L’étrange destin d’Edmond

Voici ma participation à un petit jeu d’écriture proposé par Asphodèle (« Plumes à thème 11 – Racines »), consistant à écrire un texte en y intégrant les mots suivants :
carotte, arbre, cheveux, famille, ancrer, arrachement, généalogie, ancêtre, souterrain, culture, terre, île, gingembre, planter, source,  et jaillir, juvénile, joyau, esclave.
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Dans ma généalogie, on trouve un explorateur. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai basculé dans l’aventure que je vais vous conter. Une aventure qui a définitivement changé le cours de mon existence …

Je m’appelle Edmond de Rochepierre et je suis le dernier du nom. D’autres familles de haut lignage, pour des motifs différents du mien, s’éteignent elles aussi. Pourtant, l’un de mes ancêtres (pas l’explorateur, un autre) était un sacré gaillard, plantant çà et là des graines dont il s’obstinait, quelques mois plus tard, à ne pas reconnaître les fruits, ancré dans sa conviction aristocratique qu’un bâtard ne saurait porter son nom, dommage pour ledit nom. Mais je m’égare (mon éternelle tendance à la digression) !
A l’époque précédant les événements auxquels je me réfère, j’étais parti vivre sur une île. Une telle décision avait de quoi surprendre, j’en conviens. Toutefois, mes parents s’étaient laissés convaincre par ma juvénile ardeur (je crois aussi qu’ils étaient heureux de me voir m’éloigner un peu, il m’arrivait d’être fatigant avec mes bavardages à tort et à travers) et avaient acquis pour moi un petit bout de terre supplémentaire, au milieu des flots celui-ci, qui vint s’ajouter à notre immense domaine de Rochepierre. Une fois là-bas, confortablement installé dans le manoir qu’ils m’avaient fait construire, je mesurai rapidement l’étendue de mon erreur. Je m’étais imaginé que l’arrachement à mon mode de vie et à ma culture était nécessaire pour que j’apprenne à devenir quelqu’un de moins primesautier, je me figurais qu’habiter sur une île ferait de moi un homme plus réfléchi, tourné vers des choses essentielles, un philosophe en quelque sorte. Or il n’en fut rien : la source de mes maux était en moi. Futile j’étais, futile je demeurais, esclave de considérations aussi triviales que la coupe de mes cheveux ou la quête d’ingrédients spécifiques pour les mets raffinés destinés à mes invités, c’est-à-dire à mes amis du moment. J’eus ainsi toutes les peines du monde à dénicher du gingembre dans les marchés locaux, alors que les carottes, pas exotiques pour un sou, y abondaient. Cet incident mit mes nerfs à rude épreuve et c’est précisément le moment que mes parents choisirent pour décéder tous les deux dans un stupide accident de calèche (que je ne vous narrerai pas ici, mais sachez que ce n’est pas l’envie qui m’en manque).
Le retour au domaine s’imposait, non seulement pour les y enterrer mais aussi pour succéder à mon père dans la gestion de celui-ci. Il me fallut un an pour apprendre à m’acquitter de cette lourde tâche, un an pendant lequel, enfin, je mûris. A défaut de devenir philosophe, je pouvais m’enorgueillir d’être pour tous ceux qui dépendaient de moi un maître scrupuleux et honnête (bien que toujours un peu trop bavard, je vous le concède) et, en tant que tel, respecté.

Rien, jusque là, n’avait laissé présager l’incroyable tour que le destin me réservait.
Le jour fatidique où il se manifesta avait commencé avec son lot de corvées habituelles, dont le fastidieux examen des comptes du domaine. Vers dix heures, je décidai de m’octroyer une pause et partis faire quelques pas dans le parc. Marcher sous les arbres centenaires avait le don de me rasséréner. Toutefois j’étais contrarié car l’un d’eux avait été touché, la nuit précédente, par la foudre. Le fracas m’avait réveillé et je voulais voir les dégâts de plus près.
M’approchant du tronc, je constatai que, littéralement éventré, il s’ouvrait sur un vide étrange au-dessus duquel je me penchai avec curiosité. La surprise céda la place à l’effarement quand je discernai des marches plongeant dans la cavité. J’eus envie de me pincer pour vérifier que je ne rêvais pas mais résistai à cette pulsion grotesque. Au lieu de cela, j’empruntai résolument l’escalier qui s’offrait à moi (rappelez-vous, mes gènes d’explorateur !) et ne tardai pas à me retrouver dans un souterrain spacieux et mystérieusement éclairé. Mes pas résonnaient hardiment sur le sol dallé et je m’enfonçais dans une direction qui me sembla celle du château, jusqu’à ce que, au détour d’un virage, je manque heurter la porte qui jaillit soudain devant moi.
Dénuée de poignée, elle était sertie de joyaux qui scintillaient doucement. L’un d’eux, plus brillant que les autres, attira mon regard. Sans réfléchir, j’exerçai sur lui une courte pression. La porte s’ouvrit et je pénétrai dans une immense salle directement taillée dans la roche. Au centre se dressait un large trône de pierre. Et, installée sur celui-ci, la plus extraordinaire des créatures me regardait avec un petit sourire ironique.
« Alors, Edmond ! », me lança-t-elle, « Tu en as mis du temps, pour me trouver ! ».
Pétrifié, je demeurai coi. C’était elle, Cornaline, la fée du conte que me narrait ma mère, celle qui, en des temps reculés, avait fait surgir le château de Rochepierre ! Elle ressemblait en tous points à l’image du livre : son corps de calcédoine mouvante était constellé de gemmes dont ses yeux avaient l’éclat. Aucune des jeunes filles que j’avais rencontrées n’avait pu effacer l’intensité de ce souvenir d’enfance : je n’avais jamais cessé d’aimer Cornaline.

Ce jour-là, donc, ma vie changea.
Enfin, vue de l’extérieur, elle continua comme avant, vous savez, les tracasseries liées à la gestion du domaine. Je mis juste, progressivement, un terme aux dîners et aux bals que j’organisais. On cessa de me présenter les jeunes filles à marier et j’y gagnai (enfin !) une réputation (parfaitement imméritée !) de philosophe porté aux seules joies de l’esprit. Mais c’est aux joies du corps que je m’adonnais lorsque, la nuit, je descendais retrouver Cornaline, usant d’un passage dont elle m’avait révélé l’existence pour accéder directement de ma chambre à la sienne.

Ainsi s’achève le récit de mon aventure.
De cette union avec un être mythique, vous l’aurez compris, aucun enfant ne peut naître. Mais Cornaline a gravé en moi la marque d’un amour éternel et mon existence durera aussi longtemps que lui. Comme mon enchanteresse est dotée (en plus du reste…) d’une merveilleuse qualité d’écoute, l’impénitent causeur que je n’ai cessé d’être s’avère à jamais comblé !

25 commentaires sur “L’étrange destin d’Edmond

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  1. Rhooo mais c’est exaltant !!! Tu pourrais en faire une nouvelle : tout y est bien campé, on ne décroche pas, bref c’est bon !!! 🙂 Et l’histoire avec la fée est la cerise sur le gâteau !!!

    1. Asphodèle, je ne te remercierai jamais assez pour ton atelier d’écriture… vu que je n’arrive à écrire que sous la contrainte 🙂 !
      En tout cas, je suis ravie que ce texte te plaise !

      1. Brize, ne me remercie pas, tout le plaisir est pour moi !!! Je vais essayer de faire une collecte lundi mais avec la famille à la maison ce n’est pas gagné !!! 😆

    1. J’avais dès le départ cette idée d’une idylle avec une fée rencontrée dans un souterrain sous le château et je me réjouis qu’elle t’ait plu !

  2. Jusqu’à « Edmond, tu as mis du temps… », je me suis littérallement cru dans les chroniques de mars de Burrough. Mais la fée m’a rappelé que c’est ton histoire et que j’ai pas hâte d’écouter les bêtises de causeur qu’il débite… (:P) Bonne nouvelle, espacée densément mais se lisant comme un causeur pourrait le faire lire ! Regarde, c’est contagieux… je parle trop !!!

    1. J’avais peur de perdre mon lecteur en chemin, avec un bavard comme Edmond ! Mais j’en ai au moins retenu quelques uns, dont toi : tant mieux 🙂 !

  3. d’abord j’aime bien la photo de fleurs bleues en bannière quand on arrive chez toi
    et puis
    quel régal cette histoire
    c’est mon rêve de découvrir des ancêtres de la sorte

    1. Si tu rafraîchis la page du blog (ou si tu cliques ailleurs dans le blog), tu verras que les photos de bannière changent (au moins en ce moment, je suis toujours sur le thème des fleurs printanières).
      Bon, on est d’accord, toi et moi : pour être en mesure de se découvrir de tels ancêtres, il nous faudrait d’abord un château (et le domaine qui va avec, bien sûr !) !

  4. Moi aussi j’ai une fée ! une fée du logis elle passe l’asiro, fait la cuisine, la vaiselle, le ménage, le repassage…le problème c’est que contrairement à la tienne, elle n’écoute rien de ce que je dis.

  5. Une histoire de succession traditionnelle, qui se transforme en conte, quelle bonne idée et quelle belle surprise aussi ! 😀 J’adore ! 😀

  6. J’ai beaucoup aimé ce texte ! Tant pour l’histoire que pour ta plume ! S’il faut te forcer à écrire, alors je le ferais, tu as bien trop de talent ! La bise à Brizée !!

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