« Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie OTSUKA

Certaines n'avaient jamais vu la merPendant l’entre-deux guerres, un bateau quitte le Japon avec à son bord de jeunes (voire très jeunes) Japonaises, mariées à distance à des Japonais résidant déjà aux Etats-Unis. Elles ont choisi leurs époux sur la foi de photos avantageuses, tant pour le physique que pour la position sociale affichée des élus. La traversée est difficile mais leurs rêves d’une vie meilleure les aident à l’endurer.
Elles découvriront, dès leur arrivée, à quel point elles ont été dupées : leurs maris ne sont, pour la plupart, que des travailleurs agricoles itinérants, avides avant tout de la capacité de travail supplémentaire que représente une épouse…

Au fil de chapitres rassemblant, sous la forme d’un nous collectif entremêlant les trajectoires individuelles, les voix de toutes ces femmes,  « Certaines n’avaient jamais vu la mer »  retrace leurs vies de labeur incessant, dans un pays où elles ne s’intègreront jamais vraiment même si leur situation matérielle évolue. Jusqu’à ce qu’éclate la seconde guerre mondiale, où le Japonais est devenu l’ennemi. Toutes ces familles (y compris les enfants qui avaient entamé leurs études), sont alors emmenées loin de chez elles et de ce qu’elles avaient acquis (petites exploitations agricoles, restaurants, blanchisseries…), déportées dans des camps sur ordre du gouvernement américain.

« Certaines n’avaient jamais vu la mer », roman-documentaire passionnant, nous livre des témoignages à fleur de cœurs, des brassées de souvenirs mêlés entrecroisés de paroles échappées, phrases en italique venant ponctuer les faits évoqués, anecdotes, incidents, accidents, l’accessoire et l’essentiel, tissés de déceptions et marqués par la triste vacuité d’un dur labeur quotidien, pas la même vie pour toutes mais que de similitudes dans l’épreuve, puis le miracle de l’enfant qui naît mais l’enfant aussi s’écarte en grandissant.
Des mots sont dits, en phrases courtes et dynamiques, comme sourdant de toutes ces femmes et posés sur toutes ces choses vues, toutes ces choses vécues mais jusque-là tues et ignorées, et leurs vies sont sues, émergent de l’oubli.
Vif et piquant, parfois poignant, ce texte saisissant, panorama chronologique de bribes de mémoires, révèle et fait mouche. Tout le temps. Une réussite, tant sur le fond que sur la forme.

J'ai beaucoup aimé« Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie OTSUKAChallenge A Tous Prix
Titre original : The Buddha in the Attic
Traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau
Editions Phébus (139 p)
Paru en août 2012
Prix Femina Etranger 2012

42 commentaires sur “« Certaines n’avaient jamais vu la mer », Julie OTSUKA

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  1. Je ne savais absolument pas de quoi il s’agissait en commençant le livre (je me demande d’ailleurs comment j’ai fait pour passer à côté, quand je vois le nombre d’articles et de billets qui lui ont été consacrés!) et ce fut une très bonne surprise. C’est à la fois impressionniste et en même temps cela très bien compte du côté collectif du parcours de ces femmes. L’astuce du « nous » aurait vraiment pu tourner mal mais cela sonne assez juste et pas trop fabriqué. (Je me rends compte en rédigeant mon commentaire que j’ai très envie d’en parler… allez: je me mets à mon billet!)

  2. Alors là, je découvre ce livre à travers ton billet. Avec un tel billet, je ne peux qu’aller y jeter un coup d’oeil (voir plus).

    1. Ah, j’étais persuadée que tu en avais entendu parler sur les blogs (il y a eu beaucoup de billets… je n’ai pas eu le courage de les répertorier ici) ! J’avais failli te l’offrir, d’ailleurs, mais je craignais que quelqu’un dans ta bibliothèque tournante ne l’ait déjà acheté.
      En tout cas, je suis certaine qu’il te plairait.

    1. C’est ce que je craignais mais non, je ne me suis pas sentie mise à distance. Il y a de l’impudeur et de la pudeur dans ce qui est rapporté et le ton m’a parfaitement convenu.

  3. Le « nous » et cette multiplicité des voix ont fait que je suis restée extérieure à ce roman. Par contre, je ne connaissais pas cet aspect de l’histoire et j’ai trouvé ça intéressant.

    1. J’avais noté que le « nous » n’avait, malgré tout, pas fait l’unanimité et, moi-même, je n’étais pas sûre d’adhérer avant de me lancer dans ma lecture.
      Comme toi, j’ai apprécié de découvrir ce pan d’histoire américaine, dont je n’avais que très vaguement entendu parler (je savais seulement qu’il y avait eu des camps de Japonais).

    1. Elles n’avaient guère le choix (pas possible de prendre un bateau pour rentrer, mais ce n’est pas l’envie qui leur en manquait), il fallait tenir et vivre…

  4. Trois parts de tarte : assurément, le roman vaut le détour.
    En plus de finir de me convaincre de le lire, ton billet aura également eu le mérite de « remettre les pendules à l’heure » : je pensais que ces jouvencelles venaient chercher un mari américain… Si j’y avais réfléchi ne serait-ce que 2 secondes, j’aurais pu me rendre compte de la stupidité de ma méprise.

    1. Même méprise avant lecture de mon côté (mais je l’avais carrément lu sur un billet de blog) !
      C’est sûr que, quand on se remémore le contexte (avec le racisme dont les asiatiques étaient victimes aux Etats-Unis), de tels mariages auraient été impensables.
      J’avais envie d’en savoir davantage sur la question donc j’ai fureté sur le net et trouvé ce document, très intéressant : http://spire.sciences-po.fr/hdl:/2441/f5vtl5h9a73d5ls975618gcbm/resources/ci20p69-92.pdf

  5. J’ai trouvé ce livre poignant, dérangeant et beau…mais autour de moi le style de l’écriture a été moyennement apprécié, question d’âge peut-être ?
    J’ai été frappée par le fait que ces toutes jeunes filles quittaient leurs mères, et ne les revoyaient jamais. Nos mères restent dans nos coeurs pour le restant de nos vies….

    1. Pour le moment, je ne suis que la deuxième de la bibliothèque tournante où il circule à le lire. La première lectrice était très satisfaite de sa lecture. Je lui ai demandé si le style ne l’avait pas gênée (j’avais vu sur les blogs qu’il ne passait pas toujours bien), mais ce n’était pas le cas.
      Affaire à suivre !

  6. Je reviendrai lire plus attentivement ton billet et les commentaires car je dois le lire dans les prochains jours et tout en sachant que ce livre a été très bien accueilli, je ne veux pas me laisser trop influencer.

    1. Globalement, il a été très bien accueilli… mais ça n’a pas empêché des déceptions ou des réticences, ce qui est normal car nos sensibilités diffèrent (et même nous, nous sommes différemment réceptifs selon les périodes où nous lisons tel ou tel livre, il nous est arrivé de le constater).

  7. C’est le titre qui m’a accroché au début, et puis le « nous » m’a gêné et puis, je l’ai rapidement oublié. Je garde un souvenir frissonnant du chapitre relatant le départ de la communauté japonaise vers l’inconnu, avec cette forme de liste de personnages qui surgissent de l’ombre anonyme, juste le temps d’une évocation d’un quotidien tout simple, avant de disparaître. A lire à haute voix, mais âmes sensibles s’abstenir …

  8. Je l’ai ouvert avec beaucoup de légéreté, maintenant qu’il est refermé il n’a pas fini de me hanter !
    A lire… sans modération !

    1. Il illustre parfaitement la manière dont le roman peut, aussi, véhiculer des données historiques, à sa manière à lui (à laquelle, personnellement, je suis très réceptive).

  9. J’aime bien ton avis concis et percutant. J’ai cette lecture de prévu pour un challenge entre autres, Le prix des lectrices amies. J’ai hâte de le lire d’ailleurs 🙂

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