« Vie animale », Justin TORRES

Ils sont trois frères : dans l’ordre, le benjamin (qui est le narrateur actuel) âgé de 7 ans, Joël, deux ans de plus et Manny, d’un an son aîné. Trois garçons métis unis dans le tohu-bohu d’une vie à la va comme je te pousse, auprès de parents qui ont eu le premier trop jeunes (Ma avait 14 ans et Paps 16), elle petite et blanche et lui un gaillard portoricain. A côté d’eux, présents-absents entre les galères de leurs jobs respectifs et la nécessité de survivre au quotidien, les garçons croissent comme des chardons sauvages, quelques fleurs pour quantité de piquants autour. Ils sont prompts à la castagne, un peu fous parfois, souvent à la limite de ce qui est toléré. C’est une famille en mode animal, mais dont la tendresse et le rêve ne sont pas exclus.

Succession syncopée d’instantanés d’une sidérante vitalité, quand ce n’est de bruit et de fureur car les liens familiaux se conjuguent fréquemment sur le mode du pugilat, « Vie animale » atteint le lecteur de plein fouet. Placé à la hauteur du jeune narrateur dont le « je » s’efface régulièrement derrière le « on » du trio de frères, il recueille ses éclats de souvenirs comme autant de fragments d’un miroir brisé. Parfois, c’est un rayon de soleil qui s’y reflète en un éblouissant scintillement. A d’autres moments, l’éclat est si coupant qu’on s’y entaille la chair profondément.
Le livre s’achève sur une séquence en quatre temps marquant le passage à l’âge adulte du narrateur : vingt pages inattendues, en nette rupture avec ce qui précède et dont on sort littéralement groggy.

Un premier roman impressionnant !

Extrait :
Paps a mis la musique encore plus fort, si fort que même si on avait hurlé, on ne nous aurait pas entendus, si fort que Paps avait l’impression d’être très loin, presque hors d’atteinte, alors qu’il était devant nous. […]
« Dansez comme si vous êtiez riches ! » a crié Paps, sa voix puissante tonnant par-dessus la musique.
On s’est mis sur la pointe des pieds, on a haussé le nez et on a relevé le petit doigt en l’air.
« Z’êtes pas riches ! A gueulé Paps. Alors dansez comme si vous êtiez pauvres ! »
On a plié les genoux, on a serré les poings et on a tendu les bras sur le côté. On agitait les épaules et on rejetait la tête en arrière, on était sauvages, libres, légers.
« Z’êtes pas pauvres non plus ! Dansez comme si vous étiez blancs ! »
On a imité des robots raides et figés, sans un sourire. Joel était le plus convaincant : on l’avait vu s’exercer dans sa chambre.
« Z’êtes pas blancs ! a crié Paps. Dansez comme si vous étiez portoricains ! »
On s’est arrêtés un instant, le temps de souffler. Et on a dansé le mambo le mieux possible, cherchant à être souples mais sérieux, à ressentir le rythme dans nos pieds et derrière le rythme, le beat. Appuyé au comptoir, Paps nous regradait en buvant de longues gorgées de bière.
« Imbéciles ! il a crié. Z’êtes pas blancs, z’êtes pas portoricains. Regardez comme dans un vrai de vrai, regardez comme on danse dans le ghetto ! »
[…]
« Voici votre héritage ! » il s’est exclamé, à croire que grâce à cette danse, on pouvait connaître son enfance, la savoeur et le grès des immeubles de Spanish Harlem et des lotissements de Red Hook, des salles de bal, des parcs en ville, et de son père, comment il le battait, comment il lui avait appris à danser, à croire qu’on pouvait entendre parler espagnol dans ses mouvements, à croire que Porto Rico était un type en robe de chambre qui descendait bière sur bière en les levant très haut avant de les boire, la tête en arrière, sans cesser de danser, de danser et de claquer les doigts toujours en rythme.

« Vie animale », Justin TORRES
Editions de l’Olivier (139 p)
Paru en janvier 2012

L’avis d’Yspaddaden

20 commentaires sur “« Vie animale », Justin TORRES

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  1. Je n’ai pas (encore) lu ton billet, je suis allé directement voir à la fin ce que tu en pensais… puis laisser ce commentaire. Je suis soulagé, heureux… enfin tout ça, quoi. J’ai lu ce livre avant les vacances et j’ai été soufflé. C’est si beau. Dur souvent, mais pourtant beau et lumineux. Un vrai coup de cœur (ils sont si rares en ce qui me concerne).
    Après cette crise d’hystérie, je vais reprendre tous mes esprits et aller de ce pas lire avec attention ton billet 😉

    1. Voilà, je l’ai lu et tu en parles superbement bien (si, si, je suis calmé, je t’assure). C’est amusant, l’extrait que tu as choisi fait partie de ceux que j’avais sélectionnés (et il sonne d’ailleurs aussi bien en français qu’en anglais).

      1. De mon côté, pendant 10 mn, j’ai angoissé en me demandant ce que tu penserais de mon billet 😉 (si, si, c’est vrai, ça compte ce que tu penses ! ) ! Je voulais que mes mots fassent écho à ce que j’avais ressenti, qu’ils soient au plus près, comme le texte est au plus près de ces vies.
        Tu sais, j’hésitais à lire ce roman, car le thème me paraissait dur. Mais ma soeur m’en avait déjà dit beaucoup de bien et quand j’ai vu que tu étais en train de le lire et appréciais, je n’ai plus hésité (il était justement disponible en bibli).

    1. Oui, je n’étais pas plus convaincue que cela de le lire, en plus je me disais que, en vacances, bof… Mais je n’ai pas regretté d’avoir surmonté cette réticence.

  2. J’avais lu le billet très enthousiaste de Jérôme mais 139 pages, ça ma fait peur. Trop court pour moi.

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