« Retour à Killybegs », Sorj CHALANDON

« Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j’enrage. N’écoutez rien de ce qu’ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détouornez-vous de ceux qui diront m’avoir connu. Personne n’a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd’hui, c’est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu’après moi, j’espère le silence. »
Killybegs, le 24 décembre 2006
Tyrone Meehan

Il a fallu qu’Emmyne interviewe Sorj Chalandon pour que j’éprouve (enfin !) l’envie de le découvrir au travers de son dernier roman, parce que j’avais été frappée à la fois par la qualité de son expression et par sa manière, justement, de parler de son écriture.
Avec « Retour à Killybegs », j’ai donc entendu la voix de Tyrone Meehan, l’homme déjà évoqué par l’auteur dans « Mon traître » (dont la lecture préalable n’est absolument pas nécessaire, l’auteur le dit et la lectrice que je suis confirme n’avoir à aucun instant ressenti l’impression d’avoir manqué un épisode).
Le récit, à la première personne, est celui d’une vie et démarre avec les souvenirs que Tyrone Meehan a de son père, quand lui-même était encore enfant. Régulièrement, le temps présent, celui du repli solitaire sur Killybegs, à quatre-vingt-un ans, quand on vient de découvrir qu’il est depuis vingt-cinq ans traître à la cause irlandaise et qu’il craint pour sa vie, interrompt brièvement ce parcours.
Focalisé sur un homme, dans le corps et le cœur duquel il nous projette, le roman donne pourtant à voir tout un pays, l’Irlande, figé dans une trop longue et insoutenable posture de guerre civile.
C’est une lecture éprouvante, tant la violence est omniprésente au fil des pages. A Killybegs, sous les traits du père, puis à Belfast, y compris entre les enfants des deux camps, où elle va de pair avec la misère dans laquelle vivent Tyrone, sa mère et toute la ribambelle des frères et sœurs. En point d’orgue, les épouvantables conditions de détention que les combattants irlandais ont fini par décider de s’infliger, pour protester contre les mauvais traitements dont ils étaient l’objet chaque fois qu’ils sortaient de leur cellule.
Le livre s’avère douloureux, tout le temps, à l’image de ces vies de combattants sacrifiées, entrecoupées de séjours en prison qui se comptent en années, ces vies d’hommes lentement détruites, physiquement et moralement.
Je croyais connaître le conflit irlandais mais en réalité je ne connaissais rien ou pas grand-chose, preuve que la littérature, quand il s’agit de montrer, de faire ressentir, peut être (du moins est-ce le cas pour moi) bien plus efficace que tous les reportages. Je croyais connaître la trahison, mais ici j’ai vu un homme empêtré dans le roncier qu’était devenue son existence…
Et il me faut aussi, bien sûr, évoquer l’écriture, indissociable de la force émanant de ce récit. Rarement j’ai été à ce point interpellée par la précision des mots, la certitude que chacun d’eux avait été choisi et que leur agencement, à son tour, ne devait rien au hasard. Le fruit de ce travail sur l’écriture, ce sont des mots parfois volontairement entrechoqués, des rapprochements frappants, une parole puissante qui écorche la vie.

Un livre impressionnant, tant par le fond que par la forme.

« Retour à Killybegs », Sorj CHALANDON
Éditions Grasset (334 p)
Paru en août 2011

29 commentaires sur “« Retour à Killybegs », Sorj CHALANDON

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  1. Je n’ai encore jamais lu cet auteur, mais j’ai plusieurs livres dans la PAL, dont Mon traître. Je sens qu’il faut que je comble le vide en me faisant dédicacer celui-ci, je crois qu’il est à Paris dimanche !!

  2. Un gros coup de coeur pour moi aussi, à tous les niveaux. Tu as d’ailleurs mis 4 parts de tarte et je ne me souviens pas l’avoir vu souvent !!
    Je l’ai lu aussi avant Mon traître et cela ne m’a aucunement gênée.
    Un livre magnifique que j’avais emprunté à la médiathèque mais que je me suis empressée d’acheter !

    1. En réalité, j’aurais pu chipoter mais je me suis rendu compte que ça ne concernait que ce qui relevait de la transposition des faits réels dans le roman et j’ai décidé de ne pas en tenir compte : il ne fallait pas que j’oublie qu’il s’agit d’un roman, pas d’une enquête journalistique, même si l’auteur s’est servi de son vécu.

  3. Quand j’ai lu le titre de ton billet, j’ai tout de suite pensé à ta rencontre récente avec Emmyne! Elle nous a convaincues toutes les deux.
    Ce que tu dis de ce roman attire mon attention, je vais commencer pour ma part avec La Légende de nos pères.
    Bonne journée Brize.

    1. Je ne suis pas certaine que les autres livres de l’auteur me parleraient autant. Pour ne rien te cacher, celui-ci a fait tellement fort que je ne crois pas me risquer dans un autre, de peur qu’il ne souffre de la comparaison. Mais je peux changer d’avis, avec le temps…

  4. Celui ci, je l’ai dans ma pile avec Mon traitre suite à son passage sur France Inter l’année dernière. Il faut que je le lise avant l’été ! Tu m’en donne envie.

  5. Comme toi, je n’arrivais pas à aller vers cet auteur, c’est seulement ce dernier roman qui me fait envie. Je le prendrai à la bibliothèque. J’ai un peu compris le conflit irlandais à travers le film de Ken Loach « le vent se lève ».

    1. On est dans la même situation et je sais d’avance que ce roman te trouvera, comme il m’a trouvée.
      Pas vu « Le vent se lève », dont le titre m’est pourtant familier, mais je le regarderai la prochaine fois qu’il passera.

  6. Je ne sais pas pourquoi mais je bloque sur ce titre et sur Mon traitre … je pense que c’est à cause de l’Irlande et du sujet traité, qui aurait tendance à vraiment peu m’intéresser ! Pourtant, tout le monde a trouvé ces deux titres puissants !

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