« Frida Kahlo – La beauté terrible », Gérard de CORTANZE

C’est à ma sœur que je dois la découverte, tardive, des peintures de cette artiste mexicaine, dont je n’avais jusque là jamais croisé le chemin. Depuis, j’ai rattrapé mon retard et, comme sa vie (1907- 1954) est indissociable de son œuvre puisqu’elle s’y met constamment en scène (G. de Cortanze précise que les autoportraits en représentent presque un tiers), j’ai vu  Frida , le film qui lui a été consacré, après avoir lu un roman de Barbara Kingsolver, Un autre monde , où elle était un personnage secondaire mais marquant.

La lecture de la biographie que Gérard de Cortanze lui consacre m’a donc permis de poursuivre dans cette voie. Mais s’agit-il vraiment d’une biographie ? Pas exactement, comme l’auteur s’en explique :
En réalité, Frida Kahlo est une artiste parmi les plus énigmatiques qui soient, les plus intimes, comme brûlée par ses choix politiques, sa douleur physique, son amour pour Diego – c’est ce qui m’intéresse dans sa peinture. Mais, au-delà de ce que Carlos Fuentes appelle ses « trente-neuf années de souffrance », reste une femme qui crée un univers pictural vigoureux et coloré, qui donne à son cri une forme émotionnelle et visible. C’est ce voyage vers ce monde saisissant, très particulier, très vivant, unique dans l’histoire de la peinture, que j’ai tenté de décrire dans ce livre qui n’est ni un essai, ni une biographie au sens classique du terme, mais plutôt un parcours dans les méandres d’une œuvre et d’une vie, derrière une falsification où le créateur livre toujours son journal authentique.

Souvenir (1937)

Nous voilà donc partis pour un voyage passionnant où l’auteur va à l’essentiel (pas de ces détails inutiles que je redoute toujours dans ce type d’ouvrages) et qui s’ancre dans la réalité socio-politique de son temps. De quoi permettre au lecteur, dès les premières pages, une incursion dans l’histoire mouvementée du Mexique et de ses révolutions, indispensable pour comprendre le personnage car  Frida Kahlo vient de ce Mexique de l’élan national retrouvé dans lequel l’artiste a sa place et collabore aux travaux de relèvement de la nation . Les fresques de Diego Rivera, ce peintre alors célèbre (et bien plus âgé qu’elle) que Frida aimera sa vie durant (amours ô combien orageuses) en sont un témoignage frappant. Chez Frida Kahlo, en revanche, quelles que soient les convictions politiques résolument communistes affichées (qui lui feront prendre en grippe les Américains et leur futilité matérialiste aussi bien que les surréalistes verbeux, incapables d’affronter les exigences de leur monde contemporain), l’œuvre est focalisée sur le moi. C’est un moi avant tout physique puisqu’elle fut, sa vie durant, torturée par un corps victime à n’en plus finir des séquelles d’un terrible accident de tramway subi à l’âge de dix-huit ans (après avoir déjà été atteinte de poliomyélite lorsqu’elle était enfant). Mais «  Frida Kahlo peintre ne se contente pas d’envoyer des messages de souffrance. Son art est un exorcisme qui ne gomme pas la réalité : il la transcende, il la fait advenir. Voici un art qui crée à côté du réel « . Et c’est sans doute ce qui en assure la pérennité, à la différence justement de Diego Rivera, dont la notoriété internationale a décru au fil des décennies qui ont suivi sa mort alors que ce fut l’inverse pour Frida : pour elle, la reconnaissance sociale ne fut certes pas immédiate mais elle s’avéra finalement déjà forte de son vivant pour ne jamais, ensuite, se démentir. Précisons aussi, comme le fait si bien l’auteur, que la souffrance vécue par l’artiste (qui s’apparentera, sur la fin de sa vie, à un véritable calvaire) coexistait avec une « extrême vitalité », un « extrême bonheur de vivre », dont témoigne notamment son goût pour la fête.

En permanence, l’auteur croise la vie, ponctuée par les amours tourmentées avec Diego, en plus des tourments physiques déjà évoqués, et l’œuvre, l’une se faisant l’écho de l’autre. L’analyse psychologique de l’artiste, fouillée, s’appuie sur de nombreux témoignages et exploite tout ce que Frida Kahlo a pu, elle aussi, écrire : des lettres mais aussi un journal intime tenu à partir de 1943, «  sorte de carnet de notes violent, provocateur, érotique, hardi, à l’image de sa propre personnalité et de son œuvre » et qu’elle « couvr[e] de dessins spontanés, imprévus, de dessins automatiques donnant accès aux images tapies dans son inconscient « .

Une approche dynamique et subtile d’une femme et d’une artiste hors du commun.

« Frida Kahlo – La beauté terrible », Gérard de CORTANZE
Editions Albin Michel (206 p)
Paru en septembre 2011

L’avis d’Ysapddaden et celui de Moustafette .

8 commentaires sur “« Frida Kahlo – La beauté terrible », Gérard de CORTANZE

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  1. Je retiens « terrible », elle me fait peur cette femme, et tout en reconnaissant une personnalité hors normes, je n’ai pas envie de plonger dans son histoire. Cà ne m’arrive pas souvent ..

  2. Oui, ça ne t’arrive pas souvent. Si cela peut te rassurer, quand même, comme je l’ai évoqué dans mon billet, Frida Kahlo, malgré la souffrance physique qui l’a accompagnée, a toujours été quelqu’un d’extrêmement tonique (donc on ne souffre pas trop par empathie en lisant ce livre, si c’est ce que tu crains).

  3. C’est assez étrange et j’ai du mal à me l’expliquer, mais je suis comme Aifelle, cette artiste me fait peur, physiquement parlant. C’est peut-être sa peinture qui m’impressionne, les traits qu’elle se donne ou encore sa personnalité qui transparaît dans son œuvre, mais j’ai beaucoup de mal à l’approcher. Pourtant, ce que tu en dis dans ton billet donne envie. Et puis, Gérard de Cortanze est un auteur que j’apprécie … Donc, sans doute sauterais-je le pas ?!

  4. N’hésite pas : je suis certaine que l’approche de Gérard de Cortanze te conviendra. Je comprends tout à fait ce que tu peux ressentir en regardant les peintures de Frida Kahlo, mais cette femme dégage une énergie incroyable et ce livre m’a permis de mieux comprendre son oeuvre.

  5. J’aime Frida (je la nomme par son prénom,comme seule et unique)depuis mon adolescence !
    j’ai d’abord été subjuguée par ses peintures,dures,belles,colorées;puis je suis tombée comme amoureuse de l’artiste,puis de la femme dans ce qu’elle a de vivant!
    C’est un modèle, pour moi :ayant toujours refusé de baisser les bras (fière mexicaine) elle a décidé d’être du coté de la vie, et de la création,définitivement!
    Atteinte par une maladie qui ,un moment donné m’a empêchée de marcher,moi aussi j’ai détesté ce corps souffrant;par moment, je peux encore regarder ses peintures pendant des heures, pour comprendre et absorber sa force!
    J’aurai voulu la rencontrer, lui parler,fumer une cigarette avec elle,aller aux manifs,ou la regarder peindre…
    Inutile de dire que ,de même ,je déteste Rivera …(ah bon?)
    Bref merci pour le post ;tout ce qui la touche me touche …
    Je vais acheter le livre,impatiente de découvrir (peut être) des choses nouvelles sur elle .

    1. Bonjour Maryvette et bienvenue « Sur mes brizées ».
      Je ne sais pas si vous découvrirez de nouvelles choses sur ce peintre que vous connaissez déjà très bien, mais j’espère que vous apprécierez la manière dont Gérard de Cortanze l’évoque. En tout cas, n’hésitez pas à revenir nous dire ce que vous en avez pensé 🙂 .

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