« La Réserve », Russel BANKS

L’action se passe en 1936, dans le cadre grandiose d’une Réserve située au nord des Etats-Unis, au pied de la chaîne montagneuse des Adirondaks.

Elle s’ouvre sur une réception donnée en soirée par le riche docteur Cole (et son épouse) dans leur résidence secondaire, belle demeure rustique, en bord de lac. Sont présents trois autres couples et une jeune femme, leur fille adoptive, la resplendissante et scandaleuse Vanessa.

Le peintre Jordan Groves fait une arrivée remarquée, dans son hydravion personnel. Il habite à l’année dans sa résidence située elle aussi dans la Réserve, avec son épouse et leurs deux fils. Agé d’une petite quarantaine d’années, c’est un homme séduisant et viril.

Vanessa et Jordan sont immédiatement attirés l’un par l’autre . Mais si Jordan accepte d’emmener la jeune femme faire un tour en avion, c’est pour finalement la laisser rentrer seule, à pied, de l’endroit où il l’a déposée, jusque chez ses parents.

Cette rencontre aurait pu être sans lendemain, car Jordan se méfie de Vanessa. Pourtant, peu de temps après, Vanessa va requérir l’aide du peintre.

Dès lors, d’incidents en accidents, sur fond de liaisons cachées, les deux protagonistes voient leurs destins se croiser. Jusqu’à ce que  leur existence et celle de leurs proches, éclairées d’un jour nouveau, s’en trouvent irrémédiablement bouleversées…

J’avais lu, il y a quelque temps, la critique élogieuse faite de ce roman dans Télérama, mais j’en avais oublié le contenu. J’aimais bien la couverture du livre et cela faisait deux fois qu’il me faisait de l’œil à la bibliothèque aussi ai-je fini par céder. N’ayant pas regardé la quatrième de couverture (de peur d’en apprendre trop sur l’histoire), je ne savais finalement pas à quoi m’attendre (et je n’avais jamais rien lu de Russel BANKS).
Pendant les cent premières pages, j’ai eu l’impression de voir un grand film américain des années 50 (à la Douglas Sirk) en technicolor, avec des héros hyper glamour, puisqu’ils sont tous beaux : Jordan, sa femme Alicia, Vanessa, le guide Hubert St Germain, il faudrait un casting de stars pour jouer leur rôle à l’écran !
Le milieu lui-même est glamour, car tout le monde, sauf le  guide, seul personnage issu de la région et faisant partie des victimes de la Grande Dépression, est riche. Certes, Jordan est considéré comme « rouge », parce qu’il affiche une sensibilité et des attaches intellectuelles de gauche, mais néanmoins il appartient à la caste des nantis (celle qui a pu s’offrir le luxe d’une propriété privée dans la Réserve, à l’époque où quelques constructions y ont été permises).
Jusqu’à la page 117 (si c’est pas de la précision, ça !), l’histoire suit son cours, je dirais normal, avec quelques péripéties sur fond de découverte de l’environnement dans lequel vit chacun des protagonistes. Il y a pourtant deux passages qui rompent cette narration. Rédigés en italique, ils nous projettent, de manière un peu énigmatique, dans le futur (en mai et en hiver 1937) et à l’étranger : on assiste ainsi à deux scènes dont on ne peut clairement identifier les acteurs.
Cette fameuse page 117 introduit, en revanche, un tournant dans la narration. D’un seul coup, le lecteur, choqué, s’interroge sur la personnalité de Vanessa (je ne veux pas en dire davantage, je préfère vous laisser découvrir …), ce personnage déclencheur des événements à venir. Et il ne cessera de s’interroger tout au long du roman.
Ce questionnement me paraît représenter l’essentiel du livre. En effet, au-delà de l’histoire, avec ses liaisons ou amours contingentes, l’auteur fouille à l’intérieur de ses personnages, les montrant inaptes à se cerner eux-mêmes, incapables, parfois, de se définir autrement que dans les limites de l’action qu’ils effectuent. Seule Alicia, l’épouse de Jordan, me semble échapper à cette règle, consciente de ce qu’elle est, de ce qu’elle vit et de ce qu’elle veut. Pour les autres, le présent est incertain (ils ne paraissent pas maîtriser ce qui leur arrive), le passé entaché de non-dits ou de secrets (dont on se demande s’ils sont ou non le fruit de leur imagination) et le futur sera subi.
Mus par leurs pulsions ou leurs passions, les héros de « La Réserve » enchaînent sur un rythme allant crescendo des décisions lourdes de conséquences, jusqu’au dénouement. Et, sur tout le roman, plane l’ombre pesante du proche avenir, entraperçu dans ces échappées en italique, de plus en plus intelligibles pour le lecteur…
Russel Banks excelle autant à peindre les beautés de  la nature que les troubles et égarements des personnages qu’il met en scène. Son roman prend l’allure d’une pièce de théâtre jouée dans un plein air d’exception, cadre hors du commun où sensations et sentiments s’exacerbent.
Sans crier au chef d’œuvre, j’ai bien aimé ce livre (que je ne peux comparer et pour cause, à aucun autre de l’auteur), de facture classique (bien reflétée par la couverture du livre !) et efficace.
9/06 : Suite au commentaire d’Amanda Meyre, j’ajoute ici un lien vers l’article (que je ne connaissais pas) qu’elle a rédigé à propos du livre.
« La Réserve », Russel BANKS
Editions Actes Sud (380 p)
(réédition d’un article paru le 8/06/2008)

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